VIVONS L’AUTOMNE !

  • 18 novembre 2020

 

Cette saison par nature assez triste s’est doublée cette année de fatalité et d’horreur. Le virus de la mort ne nous lâche pas et la barbarie nous a encore frappés. Nous ne nous laisserons pas impressionner par ces abominations.

Dessiner la vie, offrir des images pour adoucir nos peines ou exalter nos sentiments, c’est le devoir d’un peintre et le pouvoir de la peinture. L’art est infini. Nous avons besoin de lui. De son intransigeante liberté !

Attristée par cette nouvelle phase de confinement qui nous oblige à fermer Lourmarin, Christine a scotché ce mot sur la porte : visitez notre boutique en ligne sur « isirdi.com ».

Ce sera désormais le seul moyen que nous aurons pour communiquer. C’est la raison pour laquelle de mon côté, profitant de cette saison nonchalante, je me suis fait un devoir de réactiver mon blog. Christine et moi voudrions vous transmettre notre foi en l’éternelle beauté de la nature. Vivons l’automne ensemble mes amis !

 

Ce n’est pas bien difficile de s’imbiber de cette saison. Il nous suffit d’ouvrir les fenêtres de notre habitation. La voilà qui s’empare de notre cœur.

Le plaqueminier du verger s’est orné de nuances rouille vermillon violine et magenta. Le grand platane qui trône au milieu du jardin et qui accueillait jadis les banquets de l’été a troqué sa ramure verte pour une grande cape d’or.

 

Ces couleurs serviront de rennes au chariot de ma création.

 

Certains jours, Christine ou Claire m’accompagneront.

Me suivre dans le paysage a toujours été pour elles une joie trop rare.

Mais vous l’avez compris : c’est surtout à vous que je propose de m’accompagner tout au long de ma création. Il est pour vous ce blog. Comme un petit cadeau d’avant Noël.

 

Le premier jour (Samedi 30 X 2020)

D’abord décider de notre moyen de déplacement. Jeep ou Mercedes ? J’entends votre étonnement :

– Ces voitures sont deux pareilles antiquités !

Oui mais comme ces vieilles personnes que nous avons connues, restées optimistes toute leur vie, elles renforceront notre élan poétique et supporteront les marques de peinture ou les éraflures sur la carrosserie.

Si j’étais parti seul j’aurais pris la Jeep sans hésitation, malgré une légère fuite de gaz d’échappement dans l’habitacle qui m’oblige à rouler vitre abaissée.

Un autre défaut de la voiture dont vous rirez sans doute :  les bras du hayon qui donnent accès à son vaste coffre sont irrémédiablement cassés. Je dois le maintenir ouvert à l’aide d’un bâton, au risque par un mouvement incontrôlé de mon corps, de provoquer son effondrement et d’être assommé en pleine nature !

Ai-je déclenché le petit sourire escompté ? Dites-le-moi.

Ces petites dangerosités ne m’effraient guère au regard de ses avantages : vous vous extasieriez à la vision de son vaste coffre aménagé pour le stockage de grandes œuvres !

Et puis, j’y suis tellement plus à l’aise pour gravir les chemins : c’est mon atelier fétiche ! Les paysans me reconnaissent et me laissent vadrouiller sur leurs terres en pépère tranquille. Vous seriez également émus de les voir nous saluer du haut de leurs tracteurs ! Pour eux un peintre c’est sacré !

 

Mais évidemment la Mercedes procurera davantage de confort aux passagères et nous donnera satisfaction pour le rangement.

Son coffre est pratique : on peut aisément sortir sa coque plastique et la laver en cas de débordements. Nous profiterons aussi de la place des sièges arrière. Même si avec son châssis bas, nous ne pourrons pas trop nous éloigner des routes.

J’espère seulement que les policiers ou les gendarmes nous laisseront tranquilles. Je devine qu’ils nous attendront au tournant.

Quant aux paysans ils apprendront à nous reconnaître.

 

Le premier jour est le prétexte d’une répétition générale. La place dans la voiture étant limitée, n’emportons que ce qui est nécessaire ; pour le matériel : chevalets, supports, pots, pinceaux, couleurs. Et pour l’équipement : parasol, petit outillage, chiffons, provisions d’eau et de nourriture. Une fois que tout est dedans, Christine se fait toute petite. Et vous mes amis, où vous mettrai-je ?  Zou suivez derrière !

 

Depuis que nous eûmes un accident dans une voiture conduite par un fou (bien sûr nous n’aurions jamais dû lui faire confiance) Christine a peur de se laisser conduire : même au pas d’un âne elle tremble.

Mais c’est entendu : au départ je prendrai le volant et elle assurera le retour.

 

Quant à vous, restez bien au chaud dans votre lit ou votre canapé en toute sécurité. Vous en avez de la chance !  Ce n’est pas donné à tout le monde d’être invité par un peintre dans son atelier ambulant au cours de sa sortie pleinairiste ! Laissez-vous donc laisser bercer par ses douces hésitations à trouver son motif.  Ah ! comme vous avez bien fait d’aller sur son site !

 

En quittant les Bastides nous suivons le chemin bordé de platanes que nous avons plantés il y a une vingtaine d’années. Ces arbres n’étaient alors que des scions d’un mètre, à peine plus larges que mon pouce. Leurs troncs sont aujourd’hui presque comme mon torse et leur hauteur dépasse celle de la maison. Ils forment un foyer incandescent. Christine rêverait que je les peigne.

– Un jour prochain ?

– Si la saison nous laisse le temps.

N’oublions pas que notre sortie doit nous mener vers l’inconnu et réaliser un tableau tout entier avant la fin du jour ! Quel programme !

– Presque impossible !

La foi déplace les montagnes !

 

Laissons le brasier de l’allée derrière nous mes amis et prenons à gauche en direction d’Ansouis.

Nous voilà sur la route de mes paysages préférés. Bien que je connaisse ces lieux par cœur il y a toujours une découverte à y faire : un chemin que je n’ai jamais pris une lumière, un angle de vue, une circonstance qui feront l’originalité. La Mercedes sera parfois mise à rude épreuve !

 

Par sa faible latitude, la lumière de zénith de ce milieu de journée exalte déjà les couleurs des vignes. Cela laisse augurer une belle symphonie de couleurs.

Nous allons à peine plus vite qu’à pieds. Christine me donne l’impression de tenir le coup – vaincre sa peur. Retrouve-t-elle un peu de sa confiance à mes côtés ?

 

Le beau village d’Ansouis se dresse devant notre route comme une sculpture monumentale ! Cet ensemble de toits et de façades en appelle à nos sentiments humains de compréhension. Pauvres que nous sommes en proie à nos difficultés de bien vivre ensemble : voilà un bel exemple d’harmonie créée par nous, les hommes !    J’aime penser que traditionnellement ces maisons étaient liées à un morceau de terre et que les habitants cultivaient leurs jardins. Certaines les ont encore.

 

Christine et moi nous échangeons nos impressions sur d’autres vues du paysage diapré, les fermes isolées, les arbres ou les champs…

Nous trouvons tout cela charmant. Même les tags posés sur la face de briques de cabanons en ruine ne nous offusquent pas. Nous vivons dans notre temps. La peinture envahit parfois le territoire avec ses cris et ses larmes. Architecture et nature rimeront toujours ensemble. Nous en convenons : la belle architecture laisse de belles ruines !

Et vous, ne trouvez-vous pas que les villages sont des trésors ? Puissent les nouveaux bâtisseurs s’inspirer de leur beauté !

On pourrait méditer longtemps à travers mille exemples du paysage. Mais il faut s’en tenir à l’objectif fixé : peindre un tableau de l’Automne et vous en faire profiter.

Nous passons devant la coopérative vinicole d’Ansouis. Et cette date à son fronton : 1925. J’aimerais un jour faire une peinture de ce lieu. Une autre fois, j’espère avant qu’elle soit centenaire… car chemin faisant ma coéquipière et moi avons décidé de nous rendre derrière les dernières maisons de Cabrières, au pied du Luberon.

 

Nous déplions le chevalet devant un petit chemin qui monte sans doute jusqu’à la crête de la montagne. « Sur tête » comme disent les gens du coin.

 

 

…Et votre regard derrière.

 

L’endroit est plat. Près de moi un gros couvercle en fonte vient de sonner comme une cloche d’église contre la flèche de mon chevalet.

Ce signal me signifie la présence sous mes pieds d’une citerne d’eau (de lutte contre les incendies) et me rappelle que la forêt est fragile et qu’il faut la protéger…

Aussitôt suis-je installé, la lumière commence à me raconter son histoire.

À son doux réchauffement dans mon dos elle m’apprend d’où elle vient.

Par son éclairage sur le tronc des arbres, elle me montre ce qu’elle fait. À moi de deviner ce qu’elle fera. Elle passe à travers les ramilles de pins et se jette déjà sur le chemin en torches de sang.

Ah ! la tentation de la peindre tout de suite est grande !    Mais je me retiens. Sinon ce serait prendre un autre style de peinture que celui du jour. Comme un manque de respect au reste du paysage. D’ailleurs je me casserai certainement la figure un peu plus loin.

– Un peintre peut-il avoir plusieurs styles de peinture ?

Ah ! Vous réagissez !

Je peux vous assurer que oui. Que croyez-vous que fit Picasso toute sa vie ? Cependant ne pas confondre style et écriture. Il arrive que le style se brise en mille morceaux et qu’il faille vite en trouver un autre pour répondre à l’appel de la vie. Quand à l’écriture c’est une autre histoire…

Nous verrons cela un peu plus tard.

Pour le moment présent :  mettre d’abord en place le Luberon puis les différents plans. Et faire chevaucher ces plans les uns sur les autres en partant du plus éloigné. C’est comme cela que je vais pratiquer.

 

Me voilà donc au travail de la couleur en partant du ciel. Pour moi, il y a plus bleu que le ciel : c’est de le peindre. Le bleu du ciel est impossible et il change sans arrêt. Le voilà plus jaune et plus clair derrière la colline, plus outremer, plus dense au-dessus de ma tête, vibrant et frémissant comme celui des pointillistes. Une chose est sûre : il ne sera jamais du même bleu que celui de ma palette.   Comment comparer les éclats des nuées ? Je ne dois pas m’en tenir à la seule observation.

– L’interprétation…

Oui c’est ce mot que je voulais vous entendre dire !  Mais en comprendrons-nous vraiment la signification ?  Il peut être aussi fidèle que l’amitié et aussi dur que le mensonge. C’est alors que parfois dans le ciel passe l’ombre d’un nuage. Cette ombre qui fuit à la vitesse du vent, j’en suis persuadé peut aussi éclairer les désastres et les rendre moins épouvantables.

 

Un promeneur – pas vraiment l’allure du promeneur habituel qui flâne et qui s’émeut de tout – me décoche un regard anxieux à son rapide passage. Ne pas oublier que nous sommes au premier jour du confinement. Pas de temps à perdre pour lui : une heure pour s’oxygéner c’est court.

Je me rends compte que, comme lui, je suis pressé. Pressé d’en finir. Comme vous le savez, je n’ai que ça dans la tête et depuis le début : « vite, arriver jusqu’à la lumière du chemin. » Tout l’intérêt du tableau.

 

J’ai senti par une succession de petites vagues de froid dans mon dos, recouvertes à chaque fois par l’âme généreuse de Christine qui y pose un vêtement supplémentaire, que le temps avait filé. Le promeneur qui tout à l’heure s’était éloigné de nous par le chemin revient sur ce même chemin, essoufflé comme un bœuf. A-t-il bien estimé le temps qu’il lui fallait pour monter « sur tête » et redescendre ? Certainement plus que son temps de sortie autorisée !

Quant à moi, si mon tableau est bien avancé, comme lui je tire la langue. Nous échangeons des clins d’œil complices de compassion.

 

 

Nous le devinons tous les deux : même si elle n’a pas la même origine, nos gestes sont dictés par la crainte. Pour ce promeneur il s’agit d’échapper au contrôle des gendarmes et pour moi finir mon tableau avant que la lumière ne meure.

 

à suivre…

 

 

 

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